BRÈVES
MIAIE/DGIE : La Direction de la Mobilisation des Compétences de la Diaspora, organise un atelier sur le thème : ‘‘Retour réussi des compétences de la diaspora ivoirienne’’, ce vendredi 13 octobre 2017 à l’Hôtel TIAMA. 2017-10-12 | COOPÉRATION ECONOMIQUE: L’Union européenne a organisé, mercredi, un séminaire sur un rapport provisoire de l’évaluation de sa coopération avec la Côte d’Ivoire. 2017-09-27 | CÔTE D’IVOIRE - GHANA: La Côte d’Ivoire « satisfaite du verdict » du Tribunal International du Droit de la Mer(TIDM) pour le Litige frontalier maritime avec le Ghana et “s`engage“ à le respecter. 2017-09-27

INTERVIEW / IBRAHIM SANGARE (EX-MIGRANT)
« JE REVIENS DE L’ENFER »
Ibrahim Sangaré (ex-migrant), Elève dans un lycée de Daloa.
Elève dans un lycée de Daloa, Ibrahim Sangaré décide, sans avertir sa famille, de tout plaquer et de partir en Europe, il y a un peu plus d’un an. Mais, pour ce jeune homme de 19 ans, l’aventure vire au cauchemar. Récit d’un voyage apocalyptique.

Comment vous sentez-vous depuis que vous êtes au retour au pays ?

Je n’étais pas du tout bien. Les premières semaines qui ont suivi mon retour au pays étaient pénibles. J’étais éprouvé physiquement et mentalement. Je n’osais pas mettre la tête dehors. Je suis resté plusieurs jours enfermé dans la maison et je ne parlais à personne. Je ne sortais pas parce que j’avais honte du regard des gens et de leur raillerie. C’était très dur à vivre. Mais, ça va mieux aujourd’hui. Grâce à l’Union de la Jeunesse communale de Daloa et son président Mamadou Soro, je remonte la pente ; et je reprends goût à la vie. Ils m’aident vraiment, à travers leurs conseils, à relever la tête ; à redevenir un garçon normal. J’ai été traumatisé par ce que j’ai vécu dans le désert et en Lybie.

Justement, vous étiez un élève régulièrement inscrit dans un collège de Daloa et contre toute attente, vous décidez de tout plaquer pour tenter l’aventure…Pourquoi ?

J’ai des amis en Italie qui me demandaient sans cesse de venir si je veux avoir une vie meilleure. Ils postent régulièrement des photos d’eux sur Facebook où on les voit bien habillés, et dans une belle ville. En voyant ces images, je l’avoue, je les enviais. Et puis, à la maison, la situation est difficile. Mon père est décédé et je suis le seul garçon de ma mère. J’ai trois grandes sœurs. C’est dur donc. Vu tout cela, j’ai décidé de partir à l’aventure. C’est ainsi qu’un jour, alors que ma mère était sortie, je suis rentrée dans sa chambre et j’ai pris l’argent qu’elle gardait pour partir. Je suis sorti pour atteindre un objectif, offrir un mieux-être à ma famille, surtout ma mère qui se sacrifie pour nous depuis le décès de notre père.

Quelle direction avez-vous pris dans un premier temps ?

Je précise que j’avais demandé des renseignements à mes amis qui sont rentrés en Italie comment faire pour les rejoindre. Ils m’ont conseillé de passer par Gao au Mali où je trouverais des gens qui vont me conduire en Algérie puis en Lybie. Ainsi, j’ai pris  d’abord le car à Daloa pour aller à Bamako au Mali. Et de Bamako, j’ai pris un autre car pour Gao. Une fois-là, j’ai rencontré des coxers (en fait, il s’agit de passeurs). Ils m’ont mis dans un groupe de migrants que j’ai trouvés là-bas. Nous sommes restés quelques jours à Gao, le temps qu’ils organisent notre départ vers l’Algérie en traversant le désert. Cela nous a permis de nous connaître. Ensuite, nous avons embarqué dans un pick-up pour nous rendre à Talentant, la dernière ville malienne avant la frontière algérienne.

Pendant le voyage, nous avons été attaqués par des gens armés, les Touaregs. Ils sont sortis subitement sur nous dans le désert. Et ils criaient : « Donnez l’argent ! Donnez l’argent ! ». Ils nous ont bloqués en exigeant que chacun paie 25 000 FCFA pour pouvoir continuer la route.  Ils étaient très menaçants. Au moindre faux pas, ils peuvent te tirer dessus.  Après nous avoir pris de l’argent, ils ont fouillé nos sacs, arraché nos bouteilles d’eau et jeté par terre les biscuits que nous avions pris pour tenir le coup pendant le voyage. Nous avons traversé Kidal, pour arriver à Talentant, où nous avons été conduits chez un chef rebelle touareg que tout le monde appelle Mohamed Talentant. En réalité, sans le savoir, nous avons été cédés à ce chef rebelle dont nous devenons la propriété. C’est là-bas que le trafic humain commence.  Il nous fait garder dans un endroit. Puis, des gens, qui sont aussi des passeurs, viennent nous acheter entre 40 et 50 000 FCFA par individu. Quand ils nous récupèrent, ils nous exigent de payer chacun 150 000 FCFA pour aller en Algérie. Et ils nous disent, parfois avec un ton menaçant, d’appeler nos parents pour qu’ils envoient de l’argent pour cela.  J’ai appelé ma mère qui a vendu un terrain qu’elle avait dans un quartier précaire de Daloa à 200 000 FCFA, pour m’envoyer de l’argent. Pour  aller à Timiawine, la première ville algérienne après la frontière avec le Mali,  à cause des contrôles, le voyage se fait la nuit. C’est une zone montagneuse avec beaucoup de rochers. Nous étions 66 personnes, avec un guide devant. Le voyage a été pénible. Dès que le soleil s’est couché,  peu après 18h, nous avons pris la route. Nous avons marché, et rampé, par moments, pour ne pas que les garde-côtes algériens ne nous voient, avec notre guide qui maîtrise la zone et les détours. Le trajet a duré jusqu’à 2h du matin.  Il n’y avait pas d’arrêt encore moins de pause. Dès que quelqu’un avait un bobo, on le laissait derrière nous et on continuait notre chemin. Si quelqu’un était fatigué et qu’il voulait souffler, le guide n’attendait pas, il disait de continuer notre chemin. Certains d’entre nous sont restés en route.  Quand nous sommes arrivés à Kiniawin, nous étions tout au plus 50. Nous n’avions plus de nouvelles des autres.   

Et qu’avez-vous fait ensuite ?

On pensait que le plus dur était derrière nous. Erreur. A Timiawine, le guide nous a installés dans un champ de dattier. On y est resté jusqu’au petit matin. Beaucoup d’entre nous ont dormi car très épuisés. Et le matin, des gens sont venus avec des pick-up. Après avoir échangé en arabe avec le guide, ils ont dit de monter dans leurs véhicules, au total cinq, et ils nous ont conduits sur des chantiers différents.  Dans mon groupe, nous étions 18 personnes. Dès que nous sommes arrivés,  ils ont ordonné qu’on descende du véhicule pour travailler.  A la fin de la journée, ils sont venus pour aller nous déposer sous les dattiers où on a passé la nuit. Ils  nous ont ainsi exploités comme ça pendant plus d’un mois. On travaillait du matin jusqu’au coucher du soleil sans manger ni boire. Le soir, ils nous donnaient 3 paquets de spaghettis à préparer pour 18 personnes avec un réchaud.  Et en plus, on n’était pas payé car ceux qui nous amenaient sur le chantier encaissaient l’argent qui devait nous revenir.

Pourquoi n’avez-vous pas cherché à vous enfuir ?

Au début, c’était compliqué. On ne connaissait pas l’endroit, on n’avait donc aucun repère. Tout était étranger pour nous. On a subi la situation, jusqu’à un moment donné. Puis, moi je suis parti à Tamanrasset, pour travailler dans la ferme d’un monsieur d’un certain âge. Il fait de l’élevage de poulets, bœuf et moutons. Je travaillais de 6h au lendemain 5h du matin, presque 24h/24 pour l’équivalent de 100 000 FCFA dans la monnaie locale (dinars algériens). Après deux mois, je suis tombé malade. Mon employeur m’a dit qu’il ne pouvait pas m’emmener à l’hôpital parce que j’étais entré illégalement en Algérie  et je n’avais pas de papiers. Je suis parti sans avoir d’ailleurs perçu la totalité de ma paie pour Garbaya avec le peu d’argent que j’avais mis de côté.  J’ai pris le bus pour aller à Behdep, à la frontière entre l’Algérie et la Lybie. Pour traverser la frontière, les passeurs demandent 150 000FCFA. De là-bas, j’ai demandé à ma mère de m’envoyer de l’argent. Ce qu’elle a fait. J’ai trouvé d’autres migrants qui cherchaient à rentrer en Lybie. Là-bas, la traversée se fait la nuit. Après deux jours d’attente, nous avons pris la route avec notre guide à 18h,  nous avons marché pour rentrer en Lybie, en empruntant des chemins détournés vers 5h du matin. C’était en septembre 2016.  Pendant le voyage, nous avons été attaqués 3 ou 4 fois par des bandits, qui sont, en fait, des coupeurs de route. La zone est très dangereuse. Parmi nous, il y avait des femmes avec leurs enfants dont des bébés. Pendant la traversée, c’était trop pénible pour elles de faire le trajet en portant leurs enfants. On leur venait en aide. J’ai pris par exemple l’enfant de Cynthia, une femme qui faisait aussi le voyage. Quand on est entré en Lybie, le pasteur nous a remis à d’autres personnes qui nous attendaient avec  des pick-up. Ils nous ont entassés les uns sur les autres dans la partie arrière du pick-up destinée au port de bagages et, nous ont couverts de bâches.  Nous étions dans un pick-up, les uns couchés sur les autres. Et au-dessus de la bâche, des personnes étaient assises, puissamment armées avec des kalaches. C’est ainsi qu’ils nous ont conduits à Gadamesse, où j’ai passé deux semaines. Pour joindre les deux bouts, j’ai travaillé comme aide-maçon sur des chantiers de construction. Puis, j’ai embarqué pour Tripoli dans un véhicule avec d’autres migrants. Mais, nous avons été arrêtés en route par des groupes armés qui nous ont conduits à Tripoli où nous avons été jetés en prison.  On  mangeait une seule fois par jour. On nous donnait une soupe à 20h et le lendemain à la même heure, on donnait une petite quantité de riz non cuit dans une assiette et chacun avait droit à une cuillerée. Parfois, on faisait deux jours sans manger. C’était la souffrance horrible. J’ai dû mon salut à  un jeune de Daloa, qui vit à Tripoli. J’étais en prison avec son petit-frère avec qui je travaillais en Algérie et que j’ai retrouvé à Gadamesse.  Il était venu faire sortir son frère de prison et il nous a fait sortir tous les deux. Et il m’a emmené chez lui où je suis resté trois semaines, quand l’un de ses amis Moussa Bakayoko, un Ivoirien qui est à Tripoli, est venu me proposer de faire la traversée de la Méditerranée pour l’Italie. En fait, il appartient à un réseau de passeurs. Il exigeait 400 000 FCFA pour la traversée. J’ai appelé ma famille en Côte d’Ivoire, qui n’a pu réunir tout l’argent et a envoyé 200 000 FCFA à l’adresse indiquée par Moussa Bakayoko. Je lui ai proposé de travailler pour compléter la somme. Il m’a installé dans un bâtiment du quartier Grigaresse où transitent tous les migrants qui arrivent à Tripoli. De là, ils étaient conduits au bord de la Méditerranée. Il y a quatre points d’embarquement. Je pensais enfin être arrivé au bout de mon rêve et qu’il suffisait d’un petit effort pour le réaliser.

Chaque matin donc, je partais travailler dur comme aide-maçon sur des chantiers de construction. Je prenais deux briques et je montais jusqu’au 7ème étage pour les déposer aux maçons. Je faisais ça du matin au soir, de 9h à 18h, pour environ 4000 FCFA par jour. Je leur apportais aussi le ciment.

 Avez-vous réussir à embarquer ?

 Non.  Notre dortoir  va être attaqué  deux fois, d’abord le 13 janvier 2017 à 5h du matin et ensuite le lendemain 14 janvier. Des bandes armées débarquent et mitraillent le bâtiment. Il y a des morts parmi nous. Dieu merci, j’ai la vie sauve mais je suis arrêté avec beaucoup d’autres rescapés.  On nous envoie dans une prison. Là, c’était le calvaire total.  Tous les matins, on nous faisait sortir pour nous mettre en rang et nous chicoter.

Nous étions coincés dans une petite pièce, sans toilette. Si quelqu’un voulait faire ses besoins, on lui donnait à travers la grille un sachet. Là où on dormait, on se soulageait. Et quand on avait soif, on nous donnait de l’eau salée. Au début on la refusait, mais avec la soif on n’avait d’autre choix que de la boire. Certains tombaient malades et chaque jour, il y avait au moins un ou deux morts. Pour la nourriture, c’est un morceau de pain qui a la taille de celui de 50 FCFA qu’on donnait  chacun tous les matins. Chaque jour, on priait Dieu dans la cellule pour ne pas mourir. A un moment donné, je m’étais fait une raison que je n’allais pas sortir de cet enfer. Et un jour, des émissaires de l’ambassade de Côte d’Ivoire en Tunisie, sont venus recenser les Ivoiriens. C’est ainsi qu’ils ont organisé notre retour au pays avec le ministère de l’Intégration africaine et des Ivoiriens de l’extérieur. J’ai regagné Abidjan le 21 mars 2017. Je les remercie de nous avoir sauvés la vie.

 C’était le grand soulagement pour certains et … le regret pour d’autres…

En tout cas, pour moi c’était un immense soulagement. Je n’avais qu’une seule envie : rentrer, quitter cette horreur. Dans ma vie, je n’avais jamais vécu et vu une telle souffrance. Je reviens de l’enfer et je rends gloire à Dieu. Mais,   certains compatriotes ne voulaient pas rentrer au pays, parce qu’ils ont soit volé de l’argent ou vendu de la marchandise qui ne leur appartenait pas pour partir.  Je jure que je ne vivrai plus ce genre de souffrance dans ma vie.

Que comptez-vous faire maintenant ?

Je veux reprendre l’école. J’étais en 2nde A, quand j’ai tout plaqué pour partir. Mais, pour l’instant, je n’ai pu m’inscrire encore dans un établissement, faute de moyens. J’espère vraiment pouvoir le faire. Je veux reprendre ma vie d’élève.

Service Communication avec le Patriote
2017-10-13
Newsletter Intégration
Newsletter Diaspora
Ministère de l'Intégration Africaine et des Ivoiriens de L'exterieur
Abidjan-Plateau Cité Administrative, Tour B 17ème étage
Adresse: 01 BPV 225 Abidjan 01- Tel : 20 33 12 12 / Fax: 20 22 41 56
Email: info@integration.gouv.ci
Site-web :www.integration.gouv.ci